CHRONIQUE DE PRISONS 05
UN LIEU DE RENCONTRES
Il y a des visages d’hommes et de femmes dont on parle peu, sinon par obligation ou nécessité. En font partie les hommes et les femmes qui peuplent nos prisons. Ces “invisibles” sont nos frères et sœurs en humanité. Nous venons tous du même humus, de la même terre et nous sommes tous porteurs de lieux sombres qui nous enferment dans des solitudes, nous tiennent emprisonnés. Ces appartenances communes nous obligent les uns envers les autres et contribuent à libérer notre regard sur ce lieu d’exclusion
Dans ces lieux tristes et hors-vie que sont les prisons, nous sommes nombreux à pouvoir témoigner de la richesse des rencontres vécues et des partages qui transforment. Cette chronique m’est venue alors que je sortais d’une journée passée en prison, montais dans ma voiture, habitée par ces visages d’hommes que j’avais rencontrés. Tous avaient commis des infractions plus ou moins graves mais tous avaient une parole propre et une histoire de vie unique. A défaut d’être des “enfants de chœur”, ils étaient des “hommes de cœur”. Chacun m’a intéressée, m’a permis de percevoir la diversité de notre humanité et de m’en réjouir.
Nous recevons à deux un Serbe, demandeur d’asile, empêtré dans son récit de vie qu’il devra exposer avec économie à des agents de l’OFPRA pressés, soucieux d’efficacité. Et nous d’insister pour qu’il le réduise, qu’il se concentre sur l’essentiel. Et lui de s’indigner que sa vie ait si peu de valeur qu’on veuille couper, supprimer, intervenir sur la longueur de son écrit, de sa parole. Nous voyons le visage de cet homme se décomposer peu à peu, ses yeux se noyer… Il ne peut comprendre ! C’est trop lui demander. Espérons que les juges prendront le temps de regarder cette vie.
Il y a aussi ce marocain fier et ombrageux qui entrevoit l’intérêt à demander un certificat de nationalité française devant le parcours du combattant qu’il doit emprunter pour obtenir le renouvellement de son titre de séjour. La négligence coûte cher mais les obstacles qu’il doit franchir relèvent de son fait ! Et ce jeune marocain à la frimousse sympathique, bien dans sa peau, suffisamment menteur pour que son inquiétude soit prise au sérieux par les dames qui l’écoutent. De fait, cela fait 3 ans que son titre de séjour de dix ans est périmé.
- “C’est n’importe quoi ! Tu ne peux pas être négligent à ce point !
- Oui, je sais, vous avez raison ! répond-il avec un air piteux”.
Il peut s’inquiéter mais aussi être reconnaissant à sa vieille maman de porter le souci de sa situation administrative.
Que dire de cet Algérien, champion de lutte, militaire de carrière dans son pays et qui n’a pas supporté que sa femme le trompe. Il a fui son pays et parcouru l’Europe à la recherche d’un lieu d’accueil avec un grand courage et une folle énergie. L’Allemagne lui a offert l’asile politique, un lieu de résidence mais le pays ne lui a pas convenu… L’homme est reparti, a élu domicile en France. Malgré la prison, il rêve d’une vie paisible en France, pays dont il possède la langue, où il pourra pratiquer son sport en toute tranquillité et construire une vie de famille. Mais nos sociétés acceptent difficilement les rêveurs… Un homme longiligne, légèrement voûté, au visage triste, au regard apeuré et dirigé vers le sol, se risque à franchir la porte du parloir où j’attends seule.
Dépressif chronique, il aurait des pensées suicidaires et fait l’objet d’une attention particulière. Il purge une peine relativement longue pour un acte qu’il reconnaît avoir commis et dont il porte le fardeau. Il vit la prison comme un lieu de rédemption : il veut “payer” comme il dit. Ce lieu de règles imposées le sécurise. Il découvre les joies d’un travail régulier où il est reconnu par les chefs et apprécié de ses co-détenus : “La prison me sauve” déclare-t-il, avec un sourire qui l’illumine. Cet homme dont le niveau d’études est modeste, lit beaucoup et fait preuve d’une grande curiosité. La bibliothèque de la prison le satisfait mais il découvrirait volontiers Zola, absent des rayons : “Vous connaissez ? Il paraît que c’est dur ?”. Nos rencontres sont paisibles ; il m’offre sa confiance. Il est passionnant d’accompagner cet homme qui, en prison, s’ouvre à la vie.
En fin de journée, arrive un jeune homme de 26 ans, sous mandat de dépôt. C’est la première fois que je le reçois. Il paraît inquiet. J’apprends vite qu’il s’est fait agresser pendant la promenade. Tout se sait en prison ; on s’arroge vite le droit de juger et de condamner l’autre alors même que l’on partage la même condition ! Heureusement, ce jeune bénéficie depuis peu d’une cellule individuelle. On peut critiquer l’administration pénitentiaire mais il faut reconnaître les bonnes décisions. Il se sent seul… et l’avoue. Il n’ose plus sortir en promenade. Il s’est inscrit à des cours pour passer l’équivalent du BAC. Et, chose étonnante, ce jeune (qui possède deux CAP) dont le dernier métier est celui de barman, apprend depuis dix ans le japonais ! Il dit aimer cette culture, lire des mangas en japonais et parler la langue suffisamment pour se faire comprendre. Emerveillée devant cette aventure, je m’aperçois que mon oreille attentive le rassure. Son regard devient plus clair. Il reviendra au parloir partager un moment de vie et peut-être se rejoindre.
Elle est belle cette journée de rencontres où des hommes se sont dits, m’ont honorée de leur confiance. Nous prenons ensemble la route … “Avance sur ta route, car elle n’existe que par ta marche” Augustin d’Hippone
Savoir contempler la lumière derrière le noir
Bénévole à La Cimade depuis 2022, je fréquente la prison depuis 2014. C’est en Nouvelle-Calédonie que je suis entrée un peu inquiète mais très intéressée comme visiteuse au “Camp Est”, centre pénitentiaire à la “sinistre” réputation posé sur le lieu de l’ancien bagne ! Je n’avais pas à connaître des droits ni de la situation administrative des Calédoniens puisqu’ils étaient français mais j’ai découvert une culture, un peuple grâce à ces hommes incarcérés et appris à rencontrer et comprendre l’Autre dans sa différence. De retour en France métropolitaine, j’ai repris mes visites en prison et dès que j’ai pu, je me suis engagée à La Cimade pour accompagner les personnes détenues étrangères, des autres différentes que l’on voudrait oublier.
Brigitte Lescène
Bénévole prison depuis 2022.