CHRONIQUE DE PRISONS 06

MISTER WHY

30 octobre 2025. Je me rends pour la première fois au quartier isolement. On m’a bien prévenue qu’il faudrait que je sois accompagnée, que d’autres règles allaient s’appliquer, que je devais faire attention. Attention à quoi, ça n’a pas été expliqué. En fait, pour cette première visite à Mister Why, il n’en est rien : c’est la personne de mon dernier rendez-vous qui m’accompagne dans des coursives interminables jusqu’au dernier étage d’un bâtiment situé tout au bout de la prison. Le jeune homme est tout content de m’expliquer comment la grosse machine fonctionne, on salue plein d’autres personnes et il me laisse à la porte du 3e étage. 

Le bureau du surveillant-chef est vide. Comme il n’est pas loin de 11h30, le chariot des plateaux repas est là, au beau milieu d’un petit espace qui relie deux couloirs fermés de portes à barreaux : à gauche, le quartier isolement, à droite, le quartier disciplinaire. J’en profite pour jeter un coup d’œil sur les plateaux : différentes boîtes en plastique abritent un hamburger avachi, un peu de salade, une minuscule portion de pâtes, un demi-yaourt et un petit biscuit enveloppé de cellophane. A ce régime, les prisonnier·e·s ne risquent ni de grossir, ni de devenir diabétiques. Et tout ça va être distribué froid ou l’est déjà.

Comme j’entends parler dans un bureau dont la porte est ouverte, je frappe et j’entre. Là, trois surveillants sont en train de s’équiper de gilets pare-balle. On me demande qui je suis et ce que je fais là. En apprenant que c’est La Cimade, un surveillant me pousse gentiment dehors et me ferme la porte au nez. Bon, je suppose qu’il ne faut pas s’en offusquer.

Enfin, un autre surveillant arrive mais me signale qu’il est seul, qu’il faut qu’ils soient trois pour extraire Mister Why de sa cellule et qu’il va demander du renfort. Les deux autres arrivent, l’air un peu contrarié. 

Ils ouvrent une porte (fascination de ma part pour le trousseau de clefs), font 10 mètres, demandent au prisonnier de passer les mains par le passe-menottes, le font sortir, lui demandent de se tourner vers le mur et de mettre les mains à plat, exécutent une fouille sommaire, l’encadrent, ouvrent à nouveau la porte et me livrent un Mister Why qui semble tout sauf détendu malgré sa démarche un peu chaloupée et son sourire en coin. Je me dis que ce petit sourire doit en énerver plus d’un.

Nous entrons dans la salle où est prévu l’entretien et cette fois, c’est moi qui ferme la porte au nez du surveillant.

Mister Why s’assoit sur le bout de sa chaise. Il est de profil et regarde le plafond. Je me présente mais il ne réagit pas.

Selon la fiche d’orientation reçue de son CPIP, cet homme originaire d’un pays d’Afrique a 24 ans. Je lui pose quelques questions sur son parcours en France mais je sens rapidement qu’il va falloir que je m’y prenne autrement qu’avec les autres.

Alors, sans trop réfléchir, je lui demande pourquoi il est tombé, ce que je ne fais jamais. Il tourne la tête un peu vers moi, l’air soudain plus intéressé. Il passe une main sous son tee-shirt. Je continue les questions, en marchant un peu sur des œufs. Il passe son autre main sous son tee-shirt : ses bras se retrouvent croisés sous son vêtement, comme une camisole protectrice, contre mon regard, mes questions ou pour une autre raison que j’ignore. Je m’assois le plus possible au fond de ma chaise et je croise aussi les bras. Nous voilà (presque) à égalité en matière de posture corporelle.

De façon un peu décousue, il répond très bas qu’il a fait des atteintes aux biens en tout genre. Aussitôt après, il me dit qu’il est à l’isolement depuis 6 mois, transféré de prisons de la région en prisons de la région. Il ne se rappelle plus s’il a été en liberté entre 2016 et 2018, date à laquelle il a de nouveau été écroué, avant sa condamnation en 2021 par la cour d’assises. Il dit aussi qu’il a été au quartier pour mineurs.

Sa famille serait éparpillée en Hollande, peut-être en Espagne. Il est arrivé en France à 12 ans, seul, après un périple à travers l’Afrique avec un oncle, qu’il a laissé en Espagne.

Avant que le surveillant ne vienne nous dire que l’entretien est terminé, j’ai juste le temps de lui demander pourquoi il est à l’isolement depuis tout ce temps. Il répond : « je ne suis pas une balance ». Je reprends tous les couloirs en sens inverse vers la sortie, seule et un peu ébranlée par ce personnage et ses bribes de récit. 

6 novembre 2025 

Ce jeudi, je suis accompagnée par un surveillant d’un certain âge, qui se présente comme chef du quartier isolement. J’en profite pour lui poser plein de questions sur son boulot et lui demande comment va Mister Why. Il répond qu’il est calme depuis son arrivée à Argentan, mais semble toujours prêt à exploser. 

Le même scénario bien rôdé permet d’extraire Mister Why de sa cellule. J’ai préparé plein de questions à lui poser. J’ai dû relire au moins quinze fois les pages du Guide du prisonnier sur l’isolement, pourquoi on y entre, comment on en sort et ce que La Cimade peut éventuellement proposer à cet homme pour le sortir de ce carcan.

Rien ne se passe comme prévu. Il me semble quand même que Mister Why a envie de parler, même s’il est toujours de profil et ne me regarde toujours pas. J’ai beau essayer de revenir à mes questions, il répond soit à côté, soit son sourire en coin s’élargit et il ne répond pas. De plus, aujourd’hui, une autre personne hurle sans arrêt dans sa cellule et l’ambiance est plutôt tendue. 

Je m’emmêle dans mes papiers, ne retrouve pas ma liste de questions, je me sens désarçonnée par cet homme qui finit par me lancer : « il est là, le papier que vous cherchez ». Tiens, commencerait-on à communiquer ? Mais comment fait-il pour suivre alors qu’il est toujours tourné de côté ?  

La suite de l’entretien est un soupçon plus détendu, et il accepte de raconter ce qui se passe dans cette cellule de solitude : il va en promenade une heure chaque jour, seul dans un espace de barreaux et de grillages, il a de l’aide financière de l’extérieur, peut cantiner et se faire à manger, il va à la salle de musculation quand c’est possible, il regarde la télévision. 

Nous revenons sur ce qui a provoqué sa mise à l’isolement : il raconte qu’il a de nombreux comptes-rendus d’incident (CRI) pour bagarres avec ses codétenus, qu’on dit de lui qu’il a une mauvaise influence, qu’on a trouvé du shit et un portable plusieurs fois dans sa cellule, et, plus généralement, qu’il n’aime pas obéir. Il répète qu’il n’est pas une balance.

Cette fois, je repars vers la sortie avec une surveillante stagiaire qui n’a pas dû fêter ses 20 printemps depuis très longtemps. Elle dit qu’elle aime ce métier et qu’elle espère réussir ses examens. Je lui souhaite bonne chance. 

13 novembre 2025 

Je rejoins le quartier isolement avec un grand gaillard qui marche devant moi et ne souhaite visiblement pas engager la conversation. 

Là-haut, un surveillant-chef semble avoir organisé l’entretien : deux autres surveillants sont à ses ordres et l’extraction de la cellule se passe à toute vitesse. Ce qui n’empêche pas, le temps que la porte s’ouvre et se referme, de laisser passer une très reconnaissable odeur de shit. Mister Why a peut-être la démarche un peu plus chaloupée que d’habitude mais il semble content de me voir et me demande même comment ça va. Il a pensé à prendre « des documents », rangés dans deux chemises cartonnées. 

Quelle n’est pas ma surprise quand il en sort, un peu comme des lapins d’un chapeau, un diplôme de français niveau B1, une attestation de suivi du programme Respire, dispensé en unité pour détenu violent (UDV), une attestation d’entrée en UDV datant de 2022 et plein d’autres documents soigneusement conservés et plutôt bien classés. 

Depuis la dernière visite, j’ai demandé des informations où il est indiqué qu’il a fait l’objet d’une expertise psychiatrique qui l’a classé dans la catégorie des personnes souffrant de certains troubles de la personnalité. C’est quoi, cette catégorie ? Quelle est l’aide médicale ou psychiatrique apportée à ces personnes ? Bien entendu, je n’évoque pas ce « classement » avec lui. Je l’informe juste que j’ai demandé des informations. Je lui demande pourquoi, après avoir franchi toutes ces étapes, il se retrouve exactement dans la même situation quelques années après. Je tente de savoir si la procédure contradictoire a bien été respectée à chaque fois qu’il est remis à l’isolement. Je lui demande s’il a gardé des documents à ce sujet et s’il rencontre un·e psychologue. Je l’informe qu’il peut demander à rencontrer l’avocat de permanence au centre de détention. 

Cette fois, il me fait face et se balance sur sa chaise, les bras recroisés sous son vêtement. Il dit qu’il n’a rien à faire à l’isolement et qu’il se fiche des psychologues, des avocat·e·s et du reste. Bon. J’ai l’impression de pratiquer un dialogue de sourds. Je termine l’entretien en lui proposant de réfléchir à ce qu’il pourrait faire pour lui-même, puisqu’après tout, il va sortir un jour. Je repars avec une surveillante qui se plaint du surcroît de travail depuis que c’est Sodexo qui a repris la gestion de certains fonctionnements. Elle a l’air épuisé. 

4 décembre 2025 

Aujourd’hui, l’ambiance est calme. Je me rends au rendez-vous avec un surveillant plutôt sympathique et causant, qui m’apprend que certaines personnes sont au quartier d’isolement depuis plus de 3 ans. C’est possible, ça ? Il dit que ça les rassure, d’être à l’isolement. J’aimerais bien savoir dans quel état elles seront à la sortie. 

La gamelle est prête à être distribuée, les barquettes sont tenues au chaud dans un autre type de chariot et au menu, c’est petits pois et ragoût, accompagnés du sempiternel demi-yaourt, de son biscuit et de la petite tranche de pain de taille réglementaire. 

Mister Why plaisante avec les surveillants pendant que l’extraction se déroule. Il vient les mains vides mais une fois assis, il ne croise pas les bras sous son vêtement. Ce qui fait que je remarque que sa main droite et son bras gauche sont très abîmés. Il dit qu’il a reçu des balles dans les bras et que certaines sont toujours dedans.

Je lui demande s’il a pris la décision d’écrire au directeur pour acter son accord d’être transféré en UDV. Non, il ne l’a pas fait. Mais il indique avoir reçu la semaine dernière 8 jours de remise de peine supplémentaire, pour bon comportement. C’est la première fois depuis longtemps qu’il a passé un mois entier sans CRI. Hélas, aussitôt après avoir annoncé cette bonne nouvelle, il ajoute qu’il sort d’une semaine au quartier disciplinaire pour cause de détention d’un téléphone portable. La fouille générale organisée la semaine dernière partout dans les prisons françaises a également touché Mister Why dans son isolement. Il repart à zéro. Il m’apprend également qu’il vient de rompre avec sa copine et qu’il n’aura donc plus aucun parloir. Il enchaîne en me disant qu’il n’est pas violent, que c’est la rue qui est violente, quand on est tout seul. 

Un grand silence s’installe… Je crois qu’on se regarde dans les yeux pour la première fois. Le sourire en coin a disparu. Je lui dis que je ne sais pas comment l’aider. Il repart dans sa cellule et moi, dans les couloirs, la gorge serrée. Je ne me rappelle même plus qui m’a raccompagnée ce jour-là.

1. centre de détention pour hommes d’Argentan. Orne 

Le centre de détention pour hommes d’Argentan, dans l’Orne a une « capacité opérationnelle » de 638 places, et une « densité carcérale » de 98,9 % (Direction de l’administration pénitentiaire, Statistique des établissements et des personnes écrouées en France, décembre 2025). Construit en 1991, il accueille des personnes condamnées, entre 1 et 20 ans au plus, en partie depuis la région parisienne. Les personnes étrangères représentent un quart de la population détenue ; 35 nationalités différentes, un bon tiers originaire du Maghreb. La prison est à l’extérieur de la ville, après un lotissement, entourée de champs cultivés : tout au long de l’année, nous voyons se succéder cultures et récoltes. La confrontation de ce monde de murs et de grilles avec celui de la terre.

Je me rends au centre de détention d’Argentan tous les jeudis avec Anne, ma binôme, depuis novembre 2024. Je suis bénévole active à la Cimade depuis 2017, et j’ai rejoint le groupe local d’Alençon depuis que j’ai déménagé dans l’Orne, il y a environ quatre ans.

Quand j’étais jeune, c’est à dire il y a longtemps, j’ai noué mon premier engagement militant avec Amnesty International. A cette époque, Internet n’existait pas encore et j’ai dépensé beaucoup d’argent en timbres et enveloppes et ai recopié des centaines de missives qui demandaient la libération de telle ou telle personne, partout dans le monde. C’est ce travail qui m’a fait réfléchir sur l’emprisonnement. Au-delà de la nécessité d’écarter les délinquant·e·s de la société, j’ai toujours trouvé que le milieu carcéral ne pouvait reposer que sur une imposture : comment espérer que le fait d’enfermer la vie ou de la réduire à ce point puisse aboutir à l’élan vital si nécessaire à l’émergence et à la construction des désirs d’un être ? Et quelle société ose espérer une transformation vers plus de paix quand elle enferme celles et ceux qui perturbent ou transgressent ses règles, sans leur donner les clefs d’une possible acceptation ?

Catherine Lamiot 
Bénévole depuis 2017, puis en prison à partir de 2024