CHRONIQUE DE PRISONS 07
MONSIEUR B. ET LA SPIRALE DE LA MALCHANCE
Chaque fois que je me rends en détention, je sais que je vais rencontrer un Humain dont le parcours a dû être arrêté par la justice à un moment donné.
Il a peu de contacts avec l’extérieur, notre rencontre sera importante pour lui et pour moi. Je suis en posture d’écoute : écouter ce qu’il voudra me dire de LUI, s’il a suffisamment confiance. Mon rôle est de l’aider dans « l’après » pour retrouver un statut administratif lui permettant de se loger, se nourrir, trouver un emploi. Avoir des papiers est l’élément « de base » pour une réinsertion ! Notre société pense essentiellement à punir… mais ces personnes détenues sortiront un jour de prison, et si elles n’ont aucun statut administratif, elles ne pourront pas répondre à leurs besoins essentiels et elles récidiveront !
Là est notre mission de bénévoles CIMADE : permettre à ces personnes d’obtenir ou de renouveler un titre de séjour pour se faire une place dans la société. Nous essayons de connaître leur parcours et quand le dialogue s’installe, ce sont des vies cabossées qui se racontent…
Monsieur B. a 30 ans. Né en Mongolie, il est parti avec sa mère à 7 ans en France pour échapper à la mort. Sa mère, après de longues démarches pendant lesquelles, ils dormaient dans la rue, a obtenu l’asile. Ensuite, ils ont pu rejoindre une banlieue lyonnaise, et lui aller à l’école.
Il nous dit « J’ai toujours été jaloux des autres enfants car ils avaient des choses que je n’ai jamais eu… pour mes anniversaires, c’était des boîtes de conserves de la Croix Rouge… et je suis parti sur de mauvais chemins… Imaginez un enfant pauvre dans une banlieue avec de mauvaises fréquentations… C’est très dur de résister à l’argent facile ! Je commettais de petits délits : vols à l’étalage, consommation de cannabis, conduite sans permis… J’ai arrêté mes études, obtenu un CDI qui m’a stabilisé mais je n’ai pas refait mes papiers dans les temps, il fallait refaire les récépissés tous les 4 mois… J’étais immature, irresponsable…. Un soir, on fêtait un anniversaire, j’avais trop bu, trop fumé…. Alors que d’habitude, je restais silencieux, dans mon coin ; ce jour-là j’ai voulu défendre un ami et tout a basculé ! …. Violences, non-maîtrise de moi… A 21 ans je suis allé en prison… J’étais irrespectueux, en colère contre tout, une spirale sombre….
Après mon jugement, j’ai totalement changé de comportement : j’ai travaillé, étudié… J’ai beaucoup réfléchi… Je ne peux pas retourner en Mongolie, je n’y connais personne… »
Ce jeune homme demande une autre chance : il a mûri, réfléchi à ses actes, il est capable de regrets, il reconnaît les actes pour lesquels il fait cette peine de prison, il veut se construire une vie meilleure. Depuis la prison, il suit régulièrement des ateliers de formation cuisine, et voudrait devenir cuisinier.
Toute sa famille est en France, il n’est pas un « monstre » mais un Humain qui demande une possible rédemption…
Devant bientôt passer devant la commission des expulsions, nous tachons de la préparer au mieux mais lui laissera-t-on une chance de réinsertion et donc d’obtention une régularisation administrative ?
Je revois ce texte trois mois après : Monsieur B. a été renvoyé en Mongolie.
IL S’EST MIS À PLEURER
Nous sommes trois dans la petite salle, trois hommes. Lui, il a environ trente-cinq ans, et nous le voyons parce qu’il est détenu et qu’il est menacé d’expulsion. De notre côté, nous sommes deux, deux hommes également, l’un de vingt-six ans, qui finit tout juste ses études, et l’autre de soixante-dix ans, retraité et grand-père depuis longtemps.
Et voilà donc que cet homme adulte, ne parvient pas à retenir ses larmes. Cela fait un bon temps qu’il vit et travaille en France. Il a même une famille, une compagne et un enfant, qu’il n’a pu reconnaître puisqu’il n’a aucun papier, mais dont il s’occupe. Et il travaille certes au noir, mais de manière à faire vivre sa famille, comme tout bon père de famille.
Mais il n’a toujours pas de papiers en règle et donc a été convoqué par la police. Qui lui a notifié une obligation de quitter le territoire français sans délai de départ volontaire. Ce qui veut dire que monsieur s’est trouvé au centre de rétention administrative à proximité de l’aérodrome, et que là, il a cru comprendre qu’il avait la possibilité de refuser d’embarquer, au moins la première fois qu’il serait comme on dit « présenté à l’avion ».
Mais cela ne s’est pas passé comme il l’avait prévu ou du moins anticipé. Effectivement le commandant de l’avion a refusé qu’il reste dans l’avion, mais les policiers qui l’accompagnaient ne l’ont pas ramené au centre de rétention mais l’ont directement présenté au juge qui lui a collé deux mois. Nous avons essayé de lui expliquer que deux mois, c’est vraiment le minimum pour le juge. Et que, à la sortie, il sera de nouveau pris en charge par la PAF et reconduit au centre de rétention, voire directement à l’avion puisque la PAF a déjà obtenu les laisser passer lors de son dernier séjour en CRA.
Mais à quoi bon ?
1. Centre de détention de Roanne (Loire)
Ce centre de détention relativement neuf (2009) est assez loin du centre-ville. Il accueille des détenu·e·s purgeant de longues peines, entre quatre et trente ans voire plus, et comporte, d’après le site du ministère de la Justice, 577 places comprenant notamment deux bâtiments pour les hommes et un pour les femmes.
2. Maison d’arrêt de Lyon-Corbas. Rhône
Ouverte en 2009, dans la banlieue de l’agglomération lyonnaise, la maison d’arrêt de Lyon-Corbas est de bonne taille sans être exceptionnelle : conçue pour 700 personnes détenues, elle en héberge plus de mille au 1er janvier 2024 ; conçue pour fonctionner avec un peu plus de 300 surveillant·e·s, il n’y en a le plus souvent que 250 présent·e·s. En moyenne, les personnes détenues n’y passent qu’un peu plus de six mois. La Cimade y intervient chaque semaine depuis l’ouverture de l’établissement.
Je suis bénévole CIMADE pour la prison depuis environ 7 ans, d’abord à la maison d’arrêt de Saint-Etienne La Talaudière, puis au centre de détention de Roanne, toujours en binôme. Je trouve que l’intervention en centre de détention est plus facile : les personnes détenues connaissent leur condamnation et peuvent se projeter plus facilement. Elles ont chacune leur cellule et peuvent circuler librement dans leur couloir dans la journée. Les conditions de détention à Roanne semblent plus faciles qu’à La Talaudière (prison vétuste, sur-occupation, turnover des surveillant·e·s…
Anne Chazot
Bénévole prison depuis 2019
Je suis intervenu en prison pour La Cimade pendant un peu plus de quinze ans à partir de 2009. Principalement à la maison d’arrêt de Lyon-Corbas. A plusieurs reprises, nous avons rencontré des détenus condamnés à de courtes peines de deux ou trois mois pour « refus d’embarquer » : ils avaient manifesté leur désaccord à monter dans l’avion qui devait les expulser de France. Le plus souvent, c’est nous qui leur expliquons que leur « fin de peine » sera suivie d’un retour au CRA pour expulsion.
Jean Saglio
Bénévole prison depuis 2009