CHRONIQUE DE PRISONS 08
ÉTINCELLES DE VIE
Au centre pénitentiaire de Fresnes, où nous nous rendons presque chaque semaine, presque toujours en équipe de deux, nous croisons dans les sas d’entrée et sortie, dans les cours, les couloirs, les bureaux, les parloirs... toutes sortes de personnes : des personnes détenues bien sûr (français·e·s ou étranger·e·s, jeunes ou moins jeunes), des surveillant·e·s (fraîchement arrivé·e·s de l’école ou officier·e·s plus chevronné·e·s, et même hauts gradé·e·s), des personnels médicaux, des personnels techniques d’entretien, des conseiller·e·s pénitentiaires d’insertion et de probation (CPIP), des personnels administratifs, des avocat·e·s, des visiteur·e·s de prison…
Tous et toutes, nous respectons les consignes d’entrée et sortie, de sécurité, et même de langage, puisque nous utilisons la terminologie consacrée : nous allons en « Division », nous nous présentons à « La Table », puis au « Red-chau’ », nous cherchons un parloir, parfois on nous remet un boîtier de sécurité nous permettant, le cas échéant, d’alerter les personnels en cas de problème avec l’un ou l’autre des détenus que nous rencontrons. Nous prenons garde à ne pas déclencher intempestivement l’alarme, en appuyant par mégarde sur le gros bouton rouge présent dans les parloirs (malgré notre vigilance, il nous est arrivé de déclencher cette alarme...) Nous communiquons avec La Détention, pour signaler un élément constaté pour un détenu, pour demander l’assistance d’un·e interprète, ou pour demander une photocopie dans le bureau des Officiers.
Nous passons devant les tables où sont répartis les courriers déposés par les personnes détenues à l’attention des officiers, du « Bricoleur », des CPIP, des aumôniers, du PAD, etc… et des associations, dont La Cimade.
La bonne connaissance de ce mode de vie et l’adhésion à ces diverses consignes permettent un accès plutôt facile, courtois la plupart du temps, un climat de confiance et de sécurité règne en général dans les divisions. Parfois cependant de manière imprévisible, des coups sur les portes des cellules, des cris, des mouvements d’humeur et d’agitation rappellent qu’on est bien dans une prison, où les motifs d’incarcération, les difficultés de vie et de fonctionnement, l’attente, l’isolement et la proximité tout à la fois, la nécessité d’une vigilance permanente, la réactivité parfois fulgurante des un·e·s et des autres… font ressurgir la violence, généralement maîtrisée mais omniprésente.
Les intervenant·e·s qui ne sont pas là pour juger ou pour punir, mais seulement pour aider, écouter, parler, assister, conseiller… ont souvent la chance de bénéficier d’un climat de confiance qui, parfois, permet de créer des liens. Nous revoyons certains détenus plusieurs fois, et même de nombreuses fois pour certains.
Quel que soit le motif de leur incarcération (que généralement nous ignorons), de nombreuses personnes subissent l’enfermement sans se poser trop de questions, elles attendent la fin de leur peine, qui souvent est courte à Fresnes. En revanche le profil des personnes prévenues, qui attendent parfois 4 ans leur jugement, évolue avec le temps : au fil des audiences pendant la période d’instruction, leur moral est à la baisse en général. Ceux qui ont obtenu un emploi (soit aux ateliers, soit au sein des divisions comme « Auxis »), restent dans l’action. Les autres peuvent espérer suivre une scolarité, ou aller en salle de sport, en bibliothèque… mais seul un nombre limité de détenus obtient ces activités. L’oisiveté domine alors. Certains détenus y développent des capacités de résilience remarquables.
Monsieur D.
Nous avons rencontré Monsieur D. pour la première fois en octobre 2022, il y a plus de trois ans. Citoyen communautaire, il est à Fresnes depuis plusieurs années car les faits qui lui sont reprochés se sont produits en France. Il nous a frappés dès le premier entretien : très méticuleux, il tient une liste de tous ses faits et gestes, des courriers qu’il envoie, des personnes qu’il rencontre. Monsieur D. est un homme d’une quarantaine d’années, grand et barbu, qui s’exprime parfaitement. Lors de notre première visite il montrait une grande agitation, parlait beaucoup, il semblait angoissé et même envahi. Au fil du temps, il est devenu plus calme et souriant. Il est inscrit à la scolarité depuis le début et a construit lui-même un porte-documents original avec les moyens qu’il a pu trouver ici et là : c’est une boîte en carton ondulé, comportant des compartiments de diverses tailles pour ranger les papiers, les stylos et petites fournitures de bureau. Son cartable est connu de tous et toutes, il prête à sourire mais nul·le ne semble s’en moquer. Il est un élève assidu qui a préparé et obtenu avec succès le Diplôme d’Accès aux Études Universitaires (DAEU). L’année suivante, il a suivi un cursus universitaire d’un an, se concluant par un diplôme universitaire. Il dit que c’est une année passerelle, plutôt orientée communication, multimédia. Pour l’année suivante, il dit préférer passer un bac scientifique qui, selon lui, offrirait plus de débouchés.
Il y a quelques mois, Monsieur D. a imaginé des projets pour sa sortie future : organiser une marche dans le Nord de la France. Il souhaite créer une association pour aider les prisonnier·e·s (en semi-liberté, en réinsertion...) ou les enfants placés en institution. Il se demande comment trouver des sponsors pour organiser ces randonnées : des clubs de marche, des campings... Il nous montre ses documents de réflexion et nous lui promettons de regarder des cartes des pays d’Europe concernés par son projet.
Nous apprenons peu à peu que Monsieur D. a subi des violences pendant son enfance, qu’il a presque toujours vécu en institution, où la violence semble avoir perduré. Il a aussi vécu en famille d’accueil, et a gardé des liens avec sa « sœur » de cœur. En effet une femme, en charge de Monsieur D. en tant qu’éducatrice à l’orphelinat, émue par l’histoire de Monsieur D. et de son grand-père, avait décidé de le prendre en charge chez elle et c’est là que Monsieur D. a connu cette personne devenue sa sœur de Cœur, avec laquelle il a gardé des contacts depuis plus de 30 ans.
Nous comprenons pourquoi son projet pourrait concerner des enfants pris en charge par l’aide sociale. Les cours dispensés au sein de la prison, le travail personnel qu’il fournit, les liens avec les professeurs, sont des moments très importants pour lui. Avant son incarcération, Monsieur D. était chauffeur de car, et n’avait donc pas fait de longues études. A plusieurs reprises, il a exprimé devant nous sa joie d’apprendre, et son étonnement devant sa réussite. Nous sommes heureux avec lui de ses succès.
Les vacances scolaires le laissant inoccupé, il a entrepris de dessiner. Ces croquis sont touchants dans leur réalisme et un peu naïfs aussi : l’enfermement et la solitude y sont omniprésents. Nous lui avons demandé s’il accepterait de rédiger des petits textes explicitant ses dessins. Ne comprenant pas immédiatement ce que nous lui proposions, Monsieur D. a commencé par simplement décrire les éléments de ses dessins : ici un homme, là une cellule, là une grille... Nous lui avons alors conseillé de laisser parler ses émotions, sans se soucier de la forme. Il s’est exécuté volontiers. Il a ajouté qu’il aurait aimé aussi dessiner en couleurs, mais qu’il n’avait pas vraiment de matériel. Il a aussi souhaité se rapprocher du pôle culturel, mais sans y parvenir malgré ses nombreux courriers. Nous avons donc essayé de l’orienter vers ces activités culturelles.
Le jugement de Monsieur D. a eu lieu en janvier 2024. Nous avons pu assister à une journée d’audience. Monsieur D. a été condamné à 20 ans de prison et a fait appel de sa condamnation. Il ne nous a plus sollicités pour lui rendre visite mais nous le croisons parfois dans les couloirs, il est toujours souriant et semble confiant. Quelle que soit l’issue de son affaire, nous souhaitons pour lui qu’il puisse poursuivre ses projets créatifs, entre les murs ou au-dehors.
Monsieur S.
Nous avons connu Monsieur S. fortuitement, lors d’un entretien avec une autre personne détenue où il faisait fonction d’interprète. Monsieur S. est un citoyen afghan, condamné à une peine de 4 ans assortie d’une interdiction de territoire de dix ans. Nous savons qu’il s’agit de délinquance liée aux stupéfiants.
Âgé de 30 ans, il avait demandé l’asile en France et avait obtenu pour quatre ans une protection subsidiaire qui lui a ensuite été retirée. En Afghanistan, il travaillait pour les armées française et américaine, et avait dû fuir son pays lors du retour des Talibans. Monsieur S. a une amie française avec laquelle il s’est marié (union coutumière) et qui venait lui rendre visite toutes les semaines à la prison.
Monsieur S. n’avait jamais été scolarisé durant son enfance et sa jeunesse en Afghanistan, il était donc analphabète avant de commencer à apprendre le français, avec l’aide de sa compagne. Dès son arrivée en prison, il s’était inscrit à la scolarité et avait fait de tels progrès en français qu’il avait pu tenir lieu d’interprète pour ses concitoyens en détention.
Monsieur S. avait obtenu un travail aux ateliers. Il était également inscrit aux activités du pôle culturel, et avait participé à un atelier de création théâtrale. Des représentations publiques avaient eu lieu à l’extérieur dans plusieurs théâtres franciliens. Son implication et la qualité de son interprétation avaient été remarquées et des appréciations très élogieuses avaient été faites par les professionnel·le·s intervenant dans cette activité.
Monsieur S. était toujours respectueux, intéressé, apprécié des personnes détenues et des surveillant·e·s. Nous gardons le souvenir de ses yeux d’un noir profond et de sa voix grave, on pouvait parfois se demander qui apprenait de l’autre. Sa résilience s’est toujours manifestée par une volonté de normalité dans sa vie, même entre les murs. Il semblait vouloir sublimer son inquiétude. Malgré le stress engendré par sa situation administrative instable, Monsieur S. restait toujours calme, courtois et souriant. Peut-être la politesse du désespoir ?
Après plusieurs remises de peine, Monsieur S. a été assigné à résidence chez sa compagne, avec laquelle il a repris la vie commune. Nous n’avons plus guère de nouvelles, mais nous savons qu’il devait pointer chaque jour dans un commissariat de police situé à 2h de transports de chez lui… Sa compagne et lui avaient prévu de se marier à la mairie, mais Monsieur S. préférait attendre que sa situation soit régularisée, il trouvait cela plus honorable. Nous espérons beaucoup que ses démarches auront pu se poursuivre dans de bonnes conditions.
Monsieur V.
Nous avons connu Monsieur V. il y a quelques semaines. Il nous a aidés lors d’un entretien avec une personne détenue péruvien non francophone, en intervenant comme interprète. Monsieur V. est de nationalité française, d’origine italienne. A deux reprises, nous étions donc quatre dans le parloir exigu où il n’y avait que deux chaises. Monsieur V. a assuré une traduction simultanée, de manière très fluide et en utilisant un langage recherché.
Nous avons su que cette personne détenue parlait couramment cinq langues : le français, l’italien, l’espagnol, l’anglais et le russe (selon lui avec moins d’aisance pour cette dernière langue). Il est également écrivain public et est parfois sollicité pour effectuer des traductions. Monsieur V. est à Fresnes depuis plusieurs années, en attente de son jugement. Il a des liens privilégiés avec beaucoup de personnes détenues et de surveillant·e·s.
Avant d’arriver en détention, il dirigeait une entreprise qui avait des liens sur le plan international. Depuis qu’il est incarcéré, il a repris des études supérieures, et a soutenu un mémoire de Master 2 en juin 2025. Son jury s’est déplacé jusqu’à lui, puisque sa situation de prévenu ne lui permettait pas de sortir pour présenter son travail. A présent, il a commencé un doctorat dont le thème sera « Intelligence Artificielle et Management ».
Il est toujours intéressant de croiser Monsieur V. dans les couloirs et d’échanger quelques mots avec lui. C’est une personne détenue atypique qui a su utiliser ses qualités pour mieux accepter la détention et, aussi, aider ceux qui sont plus démunis que lui.
Monsieur M.
Monsieur M. est un jeune détenu marocain que nous avons rencontré une seule fois au quartier d’isolement. Nous avons pu pénétrer dans ce quartier à un horaire précis et annoncé à l’avance, tout ici est très différent du reste de la prison. Aucun bruit, des surveillants masqués et armés, des cellules vues de loin dont les portes étaient doublées de grilles métalliques. Nous avons été introduit·e·s dans une pièce assez agréable et claire, les surveillants ont inspecté les fenêtres puis sont ressortis en refermant la porte à clé derrière eux. La personne détenue a ensuite été amenée jusqu’à nous, elle était menottée et l’est restée tout au long de l’entretien, mains dans le dos. La communication était difficile au début, puis s’est détendue. Monsieur M. avait pu appeler notre permanence téléphonique dont le numéro était affiché. Il souhaitait vivement être renvoyé dans son pays.
L’entretien fut assez bref, à la demande de Monsieur M. nous avons sonné pour qu’il soit recherché par les surveillants qui ont refermé à nouveau la porte, puis sont revenus pour nous « libérer » à notre tour. Le retour en division « normale » fut aussi une sorte de choc, l’atmosphère nous a paru presque conviviale, animée et bruyante, les couloirs parcourus par toutes sortes de personnes détenues effectuant leurs tâches habituelles, attendant devant la porte du médecin, se faisant coiffer, nous saluant en passant…
CENTRE PÉNITENTIAIRE DE FRESNES. VAL-DE-MARNE
Conçue par l’architecte Henri Poussin et inaugurée en juillet 1898, la prison de Fresnes a enfermé ses premières personnes le mois suivant. Située dans le département du Val-de-Marne, elle est la première prison parisienne à ne pas être construite dans Paris intra-muros.
L’établissement enferme des hommes et des femmes, aux différentes étapes de leur parcours pénal et pénitentiaire : personnes prévenues, condamnées à des peines dont le quantum ou reliquat sont inférieurs à deux ans, à de longues peines, en cours de détermination ou de changement d’affectation pénitentiaire, en attente d’extradition ou de départ vers l’étranger… La prison enferme également des personnes détenues hospitalisées pour des soins somatiques, pour des soins psychiatriques, et des personnes bénéficiant d’un aménagement de peine.
Au 1er février 2026, tous quartiers confondus, l’établissement enfermait 2462 personnes, pour 1561 places.
On ne vient pas à La Cimade par hasard : Mon grand-père pasteur, aumônier à la prison de La Santé, racontait parfois son vécu : dire le Notre Père dans la cellule d’un détenu très malade, être seul pour suivre un enterrement vers la fosse commune...
Enseignante retraitée, et engagée à La Cimade depuis 5 ans, mon travail (exclusivement en prison) me permet de connaître, semaine après semaine, des parcours de vie hors du commun. Même si les actions entreprises sont rarement couronnées de succès, j’ai le sentiment d’avoir ainsi participé, à mon niveau, à l’accueil des personnes étrangères.
Cécile Marduel
Bénévole prison depuis 2021.