CHRONIQUE DE PRISONS 09
L’ENFER ME MENT
J’arpente pour La Cimade les coursives
de Fresnes depuis quelques années. En essayant tant bien que mal d’accompagner des humains dont on ne respecte pas les plus élémentaires des droits. Cette mission est singulière car elle m’a fait entrer dans l’univers carcéral dont je ne connaissais rien auparavant. Mais si on me posait la question « connaissez-vous la prison ? » Je crois que je répondrais non. Et cela pour plusieurs raisons
Déjà parce que pour avoir échangé avec d’autres Cimadiennes et Cimadiens, avec des personnes détenues venant d’autres centres pénitentiaires ou maison d’arrêts, chaque prison a son identité, ses habitudes, presque sa personnalité. Les prisonniers savent très bien d’ailleurs où ils ne veulent pas aller, où ils préféreraient rester… c’est de Fresnes et de ses résidents dont je peux parler un peu.
Fresnes est une institution de plus de 125 ans, c’est une vieille dame bien abîmée qui, si elle avait la parole, pourrait nous en dire beaucoup sur la nature humaine. Elle a vu passer des résistant·e·s dont la mémoire est dessinée sur ses murs comme Missak Manouchian, Bertie Albrecht ou Marc Sangnier. Mais aussi des personnalités comme James Baldwin, emprisonné pour vol « par erreur », Jean Genet qui y a écrit « Le condamné à mort » ou encore Sacha Guitry. Elle y aussi vu les derniers jours de Pierre Laval… que de pensées antagonistes ont dû s’entrechoquer entre ses murs…
Lorsqu’on arpente les méandres de cette institution, ce qui frappe en premier c’est l’immense allée qui relie les 3 divisions : on y foule avec déférence un parquet classé aux monuments historiques pour rejoindre les parloirs visiteur·e·s situés au sein même de la prison.
Le vocabulaire correspond à l’ambiance singulière :
Le yoyo, sac attaché à une ficelle qui permet de faire descendre et remonter des messages entre les étages par les surveillant·e·s ;
Le redchau, surveillant du rez-de-chaussée en charge de faire la liaison avec les agent·e·s des autres étages ;
L’auxi, personne détenue qui travaille en tant qu’auxiliaire à des taches diverses (nettoyage, distribution des repas, etc.)
Cantiner ou se procurer ce qui figure sur la liste des produits autorisés avec l’argent gagné en prison (salaires de misères et droit du travail spécifique à la taule) ou grâce aux transferts des proches ;
Le co ou co-détenu qui partage une cellule censée être individuelle…
Il y a aussi les couleurs et les uniformes pour catégoriser détenu·e·s et surveillant·e·s : rouge pour les auxis, veste verte pour les plus hauts gradés des prisonniers (interprètes, écrivains publics), cagoules et armements surdimensionnés pour les ESP (équipes de sécurité pénitentiaire) en charge des « extractions délicates » ou des personnes violentes. Les seules fois où j’ai vraiment ressenti la peur en détention, c’est au passage de ces ESP ou ELAC (équipes locales d’appui et de contrôle). Ne pas voir leur visage, scander leurs pas décidés, raser les murs à leur arrivée…
Fresnes, ce sont aussi des bruits que je n’ai jamais entendus ailleurs, ceux des coups sur la porte des personnes détenues, exténué·e·s d’être enfermé·e·s dans quelques mètres carrés toute la journée. Ces coups souvent accompagnés de cris, ce sont ceux de l’indignation, du désespoir, de la folie parfois.
Mais ce sont les prisonniers réduits à un nom de famille, un matricule et un numéro de cellule qui parlent le mieux de Fresnes. A chacune de mes rencontres avec eux, j’ai toujours essayé de garder du temps pour qu’ils me confient s’ils le souhaitaient leurs conditions de détention. Souvent très pudiques sur ce sujet, beaucoup m’ont partagé les punaises de lit, la saleté, l’insalubrité, la vétusté, la promiscuité avec des « cos » dont ils ont peur ou dont ils ne supportent plus certaines des habitudes, l’impossibilité de se laver quotidiennement… mais ce qui ressort avant tout c’est l’ennui : s’ils n’ont pas de travail, ils passent souvent 22 à 23 heures de leur journée dans leur cellule de 10m2.
Quand on parle prison, on entend souvent le mot punition mais aussi le mot réinsertion. Mais la taule est en fait une machine à infantiliser, à perdre en autonomie. Presque tout est fait dans une logique utilitariste visant à faciliter la logistique des surveillant·e·s et donc à casser toute individualisation. A la sortie, le taulard a souvent peur de l’extérieur car on lui a fait oublier son libre-arbitre, sa capacité à décider. Où est la réinsertion dans tout ça ?
Fresnes, ce sont aussi des rencontres insolites :
Un infirmier qui semble sorti d’un épisode d’Urgences, mélange d’empathie avec les personnes détenues, de désinvolture avec les surveillant·e·s faisant sourire tout le monde ;
Un surveillant m’ayant expliqué une fois dans la confidence qu’il votait LFI et que les personnes étrangères étaient maltraitées en France et en prison ;
Un détenu, comprenant que j’étais bénévole pour des étranger·e·s, m’expliquant qu’il n’avait rien contre mais qu’il y en avait quand même trop et qu’ils et elles lui prenaient son travail, se reprenant ensuite avec un sourire pour me dire qu’il n’avait qu’à se prendre en main, hein ? ;
Un aumônier bouddhiste dont le seul visage irradiait autour de lui ;
Une cohorte de prisonniers, tous au regard patibulaire et au physique de films d’Audiard suivant religieusement un petit être tout fin à la longue barbe, leur aumônier chrétien orthodoxe ;
Un détenu titulaire d’un Master 2 et parlant 5 langues, faisant traducteur pour la moitié de sa division …
Fresnes, ça ne s’oublie pas, c’est une histoire de pas et de PAS.
Une forteresse indésirable
Peuplée d’humanités incroyables
Lieu d’enfermement
Faux purgatoire où l’enfer ment
Le diable y est dans les murs
Murs silencieux mais si violents.
CENTRE PÉNITENTIAIRE DE FRESNES. VAL-DE-MARNE
Conçue par l’architecte Henri Poussin et inaugurée en juillet 1898, la prison de Fresnes a enfermé ses premières personnes le mois suivant. Située dans le département du Val-de-Marne, elle est la première prison parisienne à ne pas être construite dans Paris intra-muros.
L’établissement enferme des hommes et des femmes, aux différentes étapes de leur parcours pénal et pénitentiaire : personnes prévenues, condamnées à des peines dont le quantum ou reliquat sont inférieurs à deux ans, à de longues peines, en cours de détermination ou de changement d’affectation pénitentiaire, en attente d’extradition ou de départ vers l’étranger… La prison enferme également des personnes détenues hospitalisées pour des soins somatiques, pour des soins psychiatriques, et des personnes bénéficiant d’un aménagement de peine.
Au 1er février 2026, tous quartiers confondus, l’établissement enfermait 2462 personnes, pour 1561 places.
Une de mes sources d’inspiration est mon grand-père maternel. Je me rappelle encore ces trajets dans sa DS où il me racontait ses visites à Fresnes en tant que visiteur de prison. Lorsque j’ai décidé à mon retour de dix ans en Asie, tardivement dans ma vie, de m’engager dans une association, c’est naturellement que je me suis tourné vers La Cimade qui m’a permis de concilier deux choses qui me tenaient à cœur : l’accueil de l’altérité et donc de l’étranger, et l’accompagnement d’individus aux parcours cabossés.
Lors de ces 6 ans de visites à Fresnes, j’ai non seulement rencontré des humanités formidables au sein de cette prison mais aussi une communauté de bénévoles et de salarié·e·s à La Cimade avec des personnalités variées mais avec qui je partage celle qui me semble souvent la grande oubliée de notre devise et qu’on devrait plus choyer : la fraternité.
Si je mets une pause à La Cimade aujourd’hui, c’est le tremplin qui m’a ouvert aux deux activités qui nourrissent mon nouveau quotidien : la Justice Restaurative et un poste de chargé d’Insertion chez Wake Up Café pour accompagner au mieux la sortie des prisonniers.
La Cimade, c’est donc pour moi un engagement à perpétuité même si par des chemins détournés.
Éric Ollivier
Bénévole prison depuis 2020.