CHRONIQUE DE PRISONS 10
UNE HISTOIRE QUI SE FINIT BIEN
J’ai rencontré pour la première fois Moussa en décembre 2023 à la maison d’arrêt de Bois d’Arcy où il était incarcéré comme prévenu depuis quelques mois.
J’ai été touché par son histoire. Né en 1994, il avait passé 20 ans dans un camp de déplacés au Darfour Oriental. Son village avait été entièrement brûlé en 2003 par des milices arabes et la très grande insécurité régnant dans cette région du Soudan avait dissuadé ses parents de tenter de reconstruire leur maison. Ils complétaient l’aide d’urgence reçue en élevant quelques chèvres et en pratiquant un peu de commerce.
En 2023, les massacres à caractère ethnique ont atteint un niveau extrême et la famille s’est résolue à trouver refuge au Tchad où elle a été accueillie dans le camp d’Adré. Ce camp est géré par l’ONU dans des conditions extrêmement précaires. Aîné de la fratrie, Moussa s’est résolu à partir pour tenter de trouver un endroit où il pourrait travailler et soutenir financièrement sa famille.
Passé en Libye, il y a été, comme tant d’autres, capturé par une milice locale qui l’a soumis à des sévices dans l’espoir qu’il craquerait et solliciterait une famille ou un ami qui aurait pu payer une rançon pour le libérer. Mais il n’avait aucun soutien à appeler…
Abandonné dans un coin, il n’a dû sa survie qu’à l’aide d’autres malheureux, moins abimés que lui. Il a finalement réussi à s’échapper et à atteindre Tripoli où il a pu travailler pour payer son passage en Méditerranée.
Arrivé en Italie, il dit y avoir été confronté à des propos racistes. Les autorités auraient tout fait pour que les personnes migrantes qui venaient d’arriver sur leurs côtes disparaissent dans la nature et tentent leur chance ailleurs en Europe.
Ayant appris l’anglais avec une association américaine intervenant dans le camp de déplacé au Soudan, il a pensé que sa meilleure chance était d’atteindre l’Angleterre. Et c’est ce qui l’a conduit, une nuit, à se trouver sur un bateau pneumatique surchargé et en très mauvais état, qui s’est désagrégé lors de la traversée de la Manche.
Ne sachant pas nager et n’ayant pas de gilet de sauvetage, il a bien cru sa dernière heure arrivée mais, heureusement pour lui, a pu s’accrocher avec d’autres à un débris flottant. Il a donc été repêché quand d’autres se sont noyés… pour se voir incarcéré et inculpé pour homicide involontaire, parce qu’on le soupçonnait d’avoir tenu la barre du bateau…
Je l’ai aidé à déposer une demande d’asile qui a été instruite, non sans mal, avec les aléas de la détention. Son dossier s’étant égaré, il n’a pu être renvoyé qu’avec beaucoup de retard à l’Office français de protection des réfugiés et apatrides (OFPRA). Heureusement, l’Office a accepté de l’instruire avant de formuler un refus difficilement explicable sur le fond, sinon par son statut de prévenu. L’avocat qui l’accompagnait déjà sur le versant pénal de sa situation a accepté de l’accompagner sur son recours à la Cour nationale du droit d’asile (CNDA).
Celle-ci a décalé plusieurs fois la date d’audience, préférant peut-être, ne se saisir de la demande que lorsqu’une décision aurait été prise au niveau pénal. Le jugement s’est tenu en novembre 2025, soit après plus de deux années de détention préventive pendant lesquelles Moussa ne s’était fait remarquer que de manière positive au sein de la détention. Travailleur et respectueux, il avait pu identifier quelqu’un de son ethnie qui parvenait à faire passer le gros de ses revenus à sa famille, et lui donnait des nouvelles régulièrement.
J’avais gardé un contact régulier avec lui pendant toute cette période et, lorsque l’avocat m’a demandé de témoigner au procès, cela m’a paru tout à fait naturel, même si je doutais fort que ce puisse être un élément déterminant.
Relaxé de toutes les charges lors du procès au pénal, il a pu enfin se présenter devant la CNDA en février 2026 et a obtenu le droit d’asile. Quelle joie d’entendre son appel enthousiaste pour m’annoncer la bonne nouvelle et ses remerciements !
CENTRE PÉNITENTIAIRE DE BOIS D4ARCY. YVELINE
Située dans les Yvelines, à 10 kilomètres du centre de Versailles, le centre pénitentiaire de Bois d'Arcy comprend une maison d'arrêt de 503 places inaugurée en 1980 et un quartier de semi-liberté de 61 places ouvert en 2016.Comme toutes les maisons d'arrêt d'Ile de France, le taux d'occupation réel de la maison d'arrêt est souvent proche de 200%.
Ancien cadre dirigeant, j'interviens bénévolement sur des actions liées à la prison depuis ma retraite en 2013. J'ai été successivement aumônier catholique à Bois d'Arcy puis impliqué dans la mise en place d'une association qui accompagne des personnes sortant de prison (Wake up Café) avant de rejoindre La Cimade prison début 2023.
Bruno Bourgin
Bénévole prison depuis 2023.