CHRONIQUE DE PRISONS 11

HISTOIRE DE VIE

JB vient d’Afrique centrale. Au pays, il vit avec sa mère et un petit frère. Sa mère est veuve de son père, officier dans l’armée et mort de maladie. La vie est dure. Il rêve de devenir footballeur, et quoi de mieux que, parlant français, de venir en France tenter sa chance. Au pays, de toute façon, les chances sont autant réduites !
JB arrive en France comme mineur en 2018 à l’âge de 15 ans, suite à un périple bien erratique.

JB quitte l’Afrique en octobre 2016, en voiture pour rejoindre le Nigeria, puis le Niger. Il y reste environ deux mois, le temps d’avoir assez d’argent pour rejoindre la Libye, en janvier 2017. Retenu dans un camp durant trois mois pour travailler dans une usine de charbon, il aura subi des sévices physiques avant de pouvoir fuir et faire des petits boulots, afin d’avoir assez d’argent pour la traversée de la Méditerranée en zodiac. 

La traversée se fera en juin 2017. Il reste trois jours en mer avant d’être secouru par un bateau belge. Ses empreintes ont été prises sur le bateau, et il est amené à Palme avant d’être transféré à Riace Marina, en Calabre, dans un camp où il vit pendant sept mois. JB explique que, ne comprenant pas la langue et ne bénéficiant pas d’accompagnement, il a préféré poursuivre son voyage vers la France. Il rejoint alors la gare de Reggio en bus, prend un train jusqu’à Milan, puis un second jusqu’à Vintimille où il arrive en janvier 2018. Essayant de prendre un train jusqu’en France, JB a été reconduit plusieurs fois à la frontière. Suite à une énième tentative, il réussit à déjouer les obstacles pour arriver enfin à Paris.

Malgré ce parcours mouvementé, son périple ne semble pas lui avoir paru particulièrement difficile. A 20 ans, JB est un “balaise”, avec une forte corpulence, ce qui lui vaut une certaine retenue de la part des passeur·e·s et autres exploiteur·e·s qui ne se frottent pas trop à lui.

Les premiers pas en France partent sur de bonnes bases

A Paris, JB a une tante qui le connaît très bien, elle-même ayant quitté le pays bien des années auparavant ; elle a fait sa vie en banlieue parisienne. JB passe quelque temps chez elle, mais cela ne le satisfait pas. Le domicile est loin de tout et une vie paisible n’est pas de son goût, et puis son rêve de football professionnel est toujours là. Par copinage et relation, il décide de tenter sa chance à Lyon.

A son arrivée, il est assez vite pris en charge par l’Aide Sociale à l’Enfance (ASE), qui le reconnaît mineur en mars 2018. JB est alors hébergé à l’hôtel où il va rester un an et demi. Durant cette période, il ressent un fort sentiment de solitude et se trouve désemparé. Il souhaite travailler, rencontrer des gens, reprendre sa scolarité. Et il en fait part plusieurs fois à la structure éducative d’hébergement.

Il passe donc les tests de positionnement scolaire en janvier 2019, et une orientation vers un CAP est préconisée. Mais la suite va être faite d’attente : il ne reçoit pas d’affectation, pas de place à l’école de la deuxième chance, et tous ses vœux d’orientation en lycée professionnel auprès de l’Académie sont refusés. Il s’inscrit alors à la Mission Locale de Lyon en septembre 2019 afin d’être accompagné dans sa recherche de scolarité et de formation. Un parcours déjà jonché d’obstacles… Heureusement pendant tout ce temps, le foot le soutient. Par son charisme, il a constitué une petite équipe avec d’autres mineurs et il arrive à trouver une sorte de réseau pour jouer dans plusieurs stades aux alentours. Le football est toujours dans sa tête.

Courant octobre 2019, une première chute : JB est pris en flagrant délit de vol de plusieurs vêtements et placé en garde à vue au commissariat de Lyon. Suite à ces faits, il passe devant le juge des enfants de Lyon en mai 2020. Son parcours plaide pour lui, il n’y aura pas de poursuites.

En novembre 2019, l’ASE parvient à lui obtenir une autorisation de travail valable pour une année. Dans ce cadre, JB s’inscrit au CFA afin de préparer un titre professionnel “maçon”, en Voirie et Réseau Divers (VRD). Mais il faut qu’une entreprise veuille le prendre en apprentissage. Nouvelles difficultés. Après de nombreuses recherches et tentatives, c’est chose faite en janvier 2020, JB arrive à signer un contrat de professionnalisation au sein d’une entreprise de la région en travaux publics, pour une année. En décembre 2020, il obtient en alternance son titre professionnel de maçon VRD. JB m’a dit combien cette période a été très agréable pour lui. Certes, il lui fallait se déplacer dans des endroits bien excentrés et pas toujours faciles d’accès en transports en commun, mais sa fierté de travailler avec des professionnel·le·s, l’ampleur des travaux à exécuter et l’ambiance dans les équipes, répondaient à sa motivation.

Les pas suivants vont être bien plus problématiques

En 2021, son contrat avec l’entreprise de travaux publics n’est pas renouvelé : profiter des allègements de charge d’un employé faiblement payé car en formation c’est une chose, l’embaucher en CDI en est une autre ! L’ASE sollicite la préfecture pour établir un titre de séjour au motif “vie privée et familiale”, lui permettant de travailler. De plus, il obtient un Contrat Jeune Majeur, permettant un accompagnement pour l’hébergement et certaines démarches administratives.

De 2021 à 2022, il obtient des récépissés successifs de renouvellement de sa demande de titre. Il s’inscrit alors dans plusieurs agences d’intérim qui le font travailler au coup par coup et pour des emplois de magasinier. Une grande précarité s’installe dans sa vie et un travail bien moins motivant. En 2022, un bug informatique de la préfecture l’empêche de renouveler sa demande de récépissé et après plusieurs mois, les agences d’intérim refusent de l’engager.  JB va alors tenter de survivre. Dès cet instant, tout bascule : d’un jeune bien dans sa peau malgré tous ses déboires, motivé et capable, il va devenir un délinquant récidiviste et qui pose une “menace pour l’ordre public”, donc expulsable !

Il sollicite un peu sa tante mais ne veut pas la gêner. D’abord, il ne peut plus trouver d’hébergement et alterne squats et rue, vole pour manger et se vêtir. Il tient une petite année. Il est arrêté une première fois en février 2024 avec une peine de 5 mois. Il sort fin juin, mais est repris pour un nouveau vol en juillet 2024, et il écope d’une peine d’un an !

La prison de Lyon-Corbas

La maison d’arrêt de Corbas, section des hommes, est constituée de trois bâtiments, numérotés un, deux et trois. Chaque bâtiment est structuré en trois étages : rez-de-chaussée, premier et deuxième. Puis divisé en une coursive gauche et droite. Les cellules s’alignent de chaque côté. En 2025, le taux d’occupation est de 160% !

Le bâtiment numéro 2 est dédié aux personnes détenues qui ont une activité et qui travaillent au sein de la prison : nettoyage, cuisine, ateliers de fabrication ou d’aide aux réparations. Ce qui est ressorti le plus de nos discussions c’est la violence quotidienne, et le racisme. suite page 14

Première incarcération

Lors de sa première incarcération, et comme toute personne détenue nouvellement incarcérée, JB est passé par le “quartier arrivant” : un lieu constitué de plusieurs cellules où la personne détenue est enregistrée, où ses affaires sont vérifiées et les documents importants transmis au greffe, afin d’être disponibles pour la justice et la préfecture. Un numéro d’écrou lui est assigné, et une cellule affectée.

JB a été placé dans une cellule du bâtiment 1. Dès son entrée, m’a-t-il dit, un de ses deux co-détenus lui signifie qu’il ne l’autorise pas à rester dans cette cellule. La raison ? Il est noir ! Cette “interdiction” s’accompagne bien entendu d’une grande violence verbale, et d’une “demande” de bloquer la porte.

“Bloquer” un retour en cellule signifie dans le jargon faire de la résistance au retour des promenades, communes à chaque bâtiment et qui ont lieu à différents moments dans la journée suivant la localisation des cellules1 . La conséquence probable d’un tel blocage : la cellule disciplinaire, ou mitard ! Pour JB, ce n’est pas concevable. Il ne s’exécute donc pas, et revient dans sa cellule. Chacun·e peut imaginer la scène. Mais, non seulement on l’injurie, on lui aboie dessus, et bien entendu ça commence à se frapper… Un troisième détenu est présent mais ne bronche pas : on n’intervient jamais dans les bagarres si on n’y est pas impliqué ! Pour JB, cette bagarre est la première de toute sa courte vie d’adolescent. L’autre personne détenue, voyant qu’elle n’aura pas le dessus, tape sur la porte de la cellule et crie combien il ne veut pas de lui. Arrivent alors les surveillants et l’incident se clôt : ces derniers ont déjà compris très vite qui est qui, ils envoient donc au mitard la personne violente, qui part en menaçant JB de “lui faire la peau”.

Il ne fallut pas attendre longtemps pour que JB vérifie les dires de cette personne. Quelques jours plus tard, au détour d’une promenade, il a senti des regards et des attitudes bien indisposés des autres personnes détenues, et quelques minutes après, il s’est trouvé au milieu d’un cercle ; alors le lynchage commença. Malgré ses capacités de défense et de résistance, un nez cassé, deux côtes fêlées et un œil qui depuis a perdu quelques dixièmes. D’après JB, il y aurait un critère implicite parmi les agent·e·s pénitentiaires pour arrêter une bagarre : quand une personne détenue se trouve “trop” longtemps à terre et frappé. D’où d’ailleurs, une certaine attitude durant les bagarres entre ceux qui tentent de rester debout par bravade, et ceux qui se couchent de suite.

Transporté à l’hôpital pour être soigné, JB a retrouvé assez vite la prison, mais dans une autre cellule. On le place alors au deuxième étage. Cet emplacement n’est pas anodin : c’est un endroit idéal pour le deal ! 

Pour bon nombre de personnes détenues, les trafics se poursuivent durant leur incarcération. Ces “deals” se font avec l’extérieur ou entre personnes détenues (certaines vendent à d’autres ce dont elles ont besoin : nourriture, drogues, téléphones, etc.). Pour cela, trois moyens sont nécessaires. D’une part, la capacité à acheter un produit (on paie d’abord et on obtient après), celle de le faire acheminer, enfin celles de le récupérer.

C’est à cette étape que le deuxième étage intervient. Le produit est préalablement enveloppé et protégé convenablement, puis entouré d’une sorte de “grillage”, fait en différentes matières, l’essentiel étant qu’il soit possible de l’agripper. Pour le récupérer de sa cellule, la personne détenue se munit d’une fourchette dont elle a écarté les fourches pour augmenter les capacités d’agrippement, et la fixe à une corde, faite la plupart du temps de draps arrachés mis bout à bout. Elle lance alors ce dispositif le plus près du produit et tente de l’agripper.

Il va sans dire combien l’opération est délicate. C’est pourquoi certaines personnes détenues s’en sont fait une spécialité, et ce fut le cas de JB, pour qui plusieurs personnes détenues lui montrent très vite leur intérêt. En effet, sa cellule, au milieu du deuxième étage, est considérée comme stratégique pour attraper les produits qui tombent trop à gauche ou trop à droite ; elle dispose également d’une fenêtre, ce qui permet à un bras de se déplier complètement et donc de faciliter l’opération.

Cette opération, JB la pratique très vite avec beaucoup de talent, ce qui va lui conférer une aura bien utile. D’ailleurs, aucun produit initialement destiné au détenu qui l’a frappé et à ceux qui ont participé à son lynchage ne leur sera rendu : il en fera don aux autres personnes détenues. 

Seconde incarcération

La seconde incarcération sera plus facile car sa réputation est déjà faite. Mais il n’est plus dans les dispositions d’un gentil adolescent, la prison a mis sa marque. On va alors le surnommer “le gorille” et il va devenir une sorte de “garde du corps” pour plusieurs personnes détenues “vulnérables”. Il s’entraîne avec un détenu spécialiste en MMA et commence à envisager sérieusement de se mettre à la boxe professionnelle à sa sortie. Il découvre qu’il sait encaisser les coups plus facilement que d’autres, et son admiration pour ce détenu qui l’avait défié et qui lui aussi, encaissait bien.

C’est lors de cette seconde détention que je le rencontre et vais l’accompagner. Sa sortie était prévue à l’été 2025, mais grâce à des remises de peine dues à son comportement (et aussi à sa résistance, à son charisme, à son niveau de langage), il est libéré quelques mois avant. Dès la fin de sa détention, j’avais prévenu JB qu’on lui notifierait très sûrement une obligation de quitter le territoire français (OQTF), et lui avait indiqué la manière de s’y opposer. Ce qu’il a fait, mais sans résultat : l’OQTF a été confirmée par le tribunal administratif. Sans domicile fixe permettant une assignation à résidence, il est transféré dans un centre de rétention administrative (CRA). 

Rétention administrative

J’avais demandé une visite. Arrivé au CRA, j’apprends que JB n’est pas visible car transféré à l’hôpital. Personne n’est capable de me renseigner sur les raisons de cette absence. L’un des agents en charge de “l’accueil” me suggère d’annuler ce rendez-vous, et en reprendre de suite un autre, car rien n’indique qu’il reviendra à temps le même jour pour être vu. J’ai donc pris un nouveau rendez-vous.

Ayant attendu quinze minutes sous un soleil de plomb, j’ai été accueilli par l’agent en charge des visiteur·e·s : pièce d’identité, vérification de la personne visitée. S’ensuivent plusieurs échanges confus avec les personnes à l’accueil avant que ne soit désigné un agent pour ma prise en charge : fouille de mon sac, dépôt du sac dans un casier. Au détour, l’agent qui m’avait reçu me reconnaît et échange avec moi quelques mots conviviaux.

Nouvelle attente. J’en profite pour échanger avec l’agent de garde resté à la porte du local : il est arrivé le matin même et c’est son premier jour. Il fait partie d’une brigade “mobile” comme le reste des agent·e·s de gendarmerie du CRA. J’évoque les raisons de ma venue, ça l’intéresse, il me pose des questions, ce qui me conduit à évoquer le mécanisme des sans papiers. Il m’exprime combien tout cela est logique mais absurde. 

JB arrive enfin. Parti à l’hôpital à la demande des agent·e·s pour vérifier des dommages corporels suite à une bagarre au motif qu’un nouvel arrivant a commencé à être racketté, il s’y est opposé et dans l’après-midi, plusieurs individus lui sont tombés dessus. JB a maintenant une certaine “habitude” et, particulièrement costaud, il a pu se défendre moyennant une côte légèrement fêlée et un hématome au nez.

Il me paraît avoir un bon moral, être en bonne forme, et il me dit qu’il a également pu établir de bons rapports avec les agent·e·s. A ce titre, suite à la bagarre, il a déposé une plainte qui a été bien enregistrée d’après lui, le nommant clairement victime. L’association Forum Réfugiés l’accompagne. Dès son arrivée, ils et elles m’avaient contacté pour son recours contre son OQTF, afin que je transmette le maximum d’informations.

Nous nous sommes quittés avec un sentiment positif de sa part, me remerciant d’être venu. Il m’a également dit qu’une amie et un ami ont aussi pu passer. Ma venue a coïncidé avec son troisième passage devant le juge des libertés et de la détention (JLD). Ces passages successifs devant le juge des libertés pour vérifier si le maintien en rétention est toujours nécessaire en vue de l’expulsion, apparaissent comme autant de signaux mesurant l’incapacité de la préfecture à l’exécuter. 

Par la suite, nous avons convenu d’une dernière visite, mais peu de choses importantes ont été échangées, et il attendait la fin de sa rétention. Il est sorti libre à la fin des 90 jours de retenue, mais sans ressource et sans domicile…

1. maison d’arrêt de Lyon-Corbas. Rhône

Ouverte en 2009, dans la banlieue de l’agglomération lyonnaise, la maison d’arrêt de Lyon-Corbas est de bonne taille sans être exceptionnelle : conçue pour 700 personnes détenues, elle en héberge plus de mille au 1er janvier 2024 ; conçue pour fonctionner avec un peu plus de 300 surveillant·e·s, il n’y en a le plus souvent que 250 présent·e·s. En moyenne, les personnes détenues n’y passent qu’un peu plus de six mois. La Cimade y intervient chaque semaine depuis l’ouverture de l’établissement.

Arrivé à la Cimade en 2023, j’ai très vite rejoint Jean Saglio et Emile Sicart qui recherchaient un nouveau coéquipier. Je ne connaissais rien au droit des étrangers
et rien du monde de la prison. 

En retraite depuis peu et depuis longtemps en colère contre “les choses qu’on nous fait croire !” j’aspirais à une intervention concrète dans une problématique propre à nos sociétés occidentales, la prison en était une, et j’y trouve “un os à ronger” ! Nous intervenons à la maison d’arrêt de Corbas près de Lyon tous les vendredi et dans les deux CRA, également présents dans la banlieue lyonnaise.

Pascal Jacquin
Bénévole prison depuis 2023.