CHRONIQUE DE PRISONS 12
PÈRE, APRÈS TOUT
Chaque semaine, à l’issue de notre permanence au parloir-avocat, nous passons au secrétariat
du Service pénitentiaire d’insertion et de probation pour rencontrer les conseillers et conseillères pénitentiaires d’insertion et de probation, que nous appellerons ici “conseiller·e·s”. Nous y prenons le courrier envoyé par les personnes détenues qui demandent à nous voir.
En cette fin de matinée, je trouve dans notre casier une lettre manuscrite et difficilement déchiffrable dont voici un extrait :
« j’ai personne en France toute ma famille en Algérie, que la maman de mes enfants mais je suis interdit de la contacter. Juste aidé moi svp. Les enfants sont encore petits ils ne vont pas me connaître et le cor me fait mal jour après jour. Je suis d’accord pour tout mais mes enfants ?? »
Monsieur M. dit n’avoir aucune compréhension de ce qui lui arrive. Il a deux enfants de 16 et 4 mois, et ne comprend pas pourquoi on lui a retiré brutalement l’autorité parentale. Il sollicite un rendez-vous urgent avec nous sans mentionner la raison pour laquelle il est privé de tout contact avec sa famille, mais je suppute que ce soit pour violences intrafamiliales.
Rendez-vous donné, je rencontre ce Monsieur au parloir la semaine suivante. La trentaine, le cheveu châtain, maigre, Monsieur M. flotte dans son jogging. Il a très envie de parler et peut-être de se justifier de la raison pour laquelle il se retrouve ici ? En Algérie, il a été gendarme pendant 4 ans et a très vite été enrôlé dans le GIR (groupe d’intervention rapide) qui surveille la frontière avec la Libye. Il assurait la sécurité, traquait les contrebandiers et les terroristes mais il recevait un salaire insuffisant : « Là-bas le salaire n’est pas bon, tu reçois quelques billets, tu ne fais pas la moitié du mois avec ça ».
En plus Monsieur M. n’est pas d’accord avec ce qu’il voit, la corruption, le favoritisme qu’il tente de dénoncer. Il est déçu de sa vie au bled. Devant le manque de reconnaissance de son travail, devant le manque d’avenir, il décide de partir en France tenter sa chance bien qu’il n’y connaisse personne et n’y ait pas de famille : « Seul mon grand-père a fait la guerre en France », dit-il avec émotion, « et la France… c’est comme un exemple pour moi ».
En 2019, il arrive à épargner assez pour payer sa traversée en zodiac pour l’Espagne. Arrivé en France, il tombe amoureux d’une jeune fille de 19 ans et se marie rapidement avec elle. À la naissance de leur premier fils, il dépose une demande de titre de séjour en tant que parent d’enfant français. Son récépissé de 3 mois lui permet de travailler. Il obtient sur le champ un CDI à Carrefour où il dit réussir très bien, et être bien apprécié de son employeur, un patron très gentil.
Sa vie bascule
Monsieur M. dit être heureux à cette époque, il a loué un petit appartement, s’occupe bien de son fils. Mais les choses se gâtent rapidement : « le père de ma femme déteste les arabes et a des propos racistes. Il m’insulte et monte ma femme contre moi ». Je ne pose aucune question sur la détérioration de sa situation conjugale, mais je comprends que les disputes fréquentes, les cris, les menaces s’enchainent jusqu’au jour où la jeune femme va au commissariat déposer une plainte pour violence, plainte qu’elle retirera le lendemain affirme le mari.
À partir de là, tout va très vite : garde à vue, comparution immédiate, condamnation à une peine de sept mois avec sursis, prise en charge à Z. par un dispositif social qui accompagne les hommes violents placés sous autorité judiciaire. Monsieur M. habite maintenant seul dans un appartement et déplore qu’on lui interdise d’approcher sa famille. Il dit ne pas comprendre et pourtant il se plie aux exigences du centre. Il voit le psy tel jour, va au groupe de parole un autre, et participe à un atelier d’écriture encore un autre jour. Il pointe au commissariat quatre fois par semaine et affirme que tout se passe bien.
« Mais alors, que vous est-il arrivé ?
– Ma femme était enceinte. Au moment de l’accouchement, je n’y tenais plus et j’aivoulu la revoir. Je ne pouvais plus supporter de la laisser toute seule et je suis retourné la voir.
– Vous saviez que vous preniez des risques ?
– Oui, mais je voulais lui ramener à manger. Je voulais l’aider, elle était toute seule. Ma femme est jeune elle a 21 ans, ce n’est pas un chat.
– Que voulez-vous dire ?
– Oui elle est jeune, elle ne peut pas se débrouiller toute seule et moi je voulais être avec elle. Là, ils m’ont attrapé, j’avais pas respecté l’interdiction et j’étais venu lui apporter à manger. Au tribunal le procureur a pas voulu entendre que ma femme avait retiré sa plainte, que j’avais un casier judiciaire vierge.
– Avez-vous essayé de lui expliquer votre situation ?
– Il m’a dit ‘Je m’en fous de votre casier judiciaire vierge’. J’étais choqué qu’il parle comme ça et… J’ai été jugé en 9 minutes. Vous vous rendez compte : 9 minutes, et trois ans de prison. Ils ont placé mes enfants au foyer et enlevé l’autorité parentale. Le procureur a dit que la relation était toxique.
– Il a dit toxique ?
– Oui toxique, mais je ne sais pas trop ce que ça veut dire mais moi j’aime ma femme, mes enfants, c’est toute ma vie. La justice ils ont déchiré ma famille, déchiré ma vie. Avant je pesais 106 kilos j’étais fort, je travaillais pour faire respecter la loi, j’étais un gendarme et maintenant je suis ici en prison, je ne mange pas, je pense à ma famille. Mais trois ans, trois ans ici, c’est trop.
– Avez-vous pensé à faire appel ?
– Oui j’ai voulu faire appel mais quand je suis arrivé ici, tout le monde m’a dit qu’à Montpellier, ils doublent la peine alors j’ai eu très peur, j’ai annulé l’appel mais… mais trois ans c’est trop. La seule chose que je veux vraiment c’est voir mes enfants, les toucher, les embrasser. Oui c’est ça le plus important. J’ai le droit de voir mes enfants ici en prison ?
– Peut-être. Oui c’est un peu compliqué mais peut être possible. Et il faudra que quelqu’un vous les amène parce qu’ils sont loin d’ici. Il faudra voir avec votre conseillère mais vous savez que la mère de vos enfants ne pourra pas venir ici ?
– Oui je sais, parce que moi je suis séparé de ma femme, elle ne veut plus me voir, elle est en colère contre moi et quand on s’est disputé elle a déchiré tous mes papiers, ma carte de séjour, mon passeport et tout ».
« Je n’ai plus rien », dit-il les larmes aux yeux. « Je dois refaire tous mes papiers ».
Un avenir sombre
J’apprends alors que ses deux jeunes enfants sont placés en foyer. Monsieur M. aborde maintenant le sujet qui le préoccupe et pour lequel il a demandé à nous voir : le prolongement du récépissé de son titre de séjour d’un an qui l’autorisait à travailler, à gagner sa vie et à assurer l’entretien de sa famille :
« – Et vous madame, vous pouvez m’aider pour mon récépissé ? Il est mort ça fait 3 mois. Vous pouvez demander à la préfecture pour moi ? Je veux l’avoir c’est très très important pour moi, il me permet de travailler et moi je veux travailler. Mon patron m’aimait bien, il veut me reprendre dès que possible. Je veux gagner de l’argent et quand je vais sortir je vais m’occuper de mes enfants, de mes deux garçons. Et puis, je n’ai encore jamais vu mon dernier fils qui est né après que je suis arrivé en prison et je n’ai pas le droit de le voir.
- Est-ce que vous avez des visites ici ?
- Non, je vous ai dit je suis tout seul en France et je n’ai pas de visites. C’est dur la prison, je mange mal. Je n’ai pas d’argent, je ne peux pas cantiner et je ne dors pas bien. La nuit je pense à mes enfants. Je fais seulement l’école française mais je voudrais travailler pour envoyer de l’argent pour mes enfants qui sont placés en foyer ».
Monsieur M. est manifestement très angoissé à la perspective de ne pas retrouver son poste à Carrefour si son titre de séjour n’est pas renouvelé. Il n’admet pas cette lourde sanction assénée sans avoir eu la possibilité de se défendre et si rapidement prononcée. Je ne reviens pas sur le motif de sa condamnation qu’il semble a minima avoir minimisée en disant que sa femme avait retiré sa plainte dès le lendemain…
Que dire ? Que faire ? Le renouvellement d’un titre de séjour ou la prolongation d’un récépissé est chose relativement simple lorsque l’on est en situation régulière, que l’on a un CDI, que l’on sait manipuler l’ordinateur et que l’on fait sa demande via l’Administration Numérique des Étrangers en France (ANEF). Par contre, dès que la date de validité du récépissé expire au cours de l’incarcération, on se retrouve en situation irrégulière, et on risque une obligation de quitter le territoire (OQTF) même si l’on est père d’enfant français. Monsieur est incarcéré pour 30 mois encore, il a perdu tous ses papiers, il est séparé de sa compagne, va se retrouver sans domicile fixe à la sortie et est déchu de l’autorité parentale.
Que faire ? Je promets à Monsieur M. d’essayer de l’aider à renouveler son récépissé mais que ça va prendre du temps car il lui faudra un justificatif de domicile (qu’il a perdu). Il faudra aussi refaire ses papiers. Ce monsieur est si désespéré – il pleure quand il parle de ses enfants – que je ne me sens pas le courage de lui dire qu’il a peu de chance d’obtenir un récépissé tant qu’il est incarcéré et que la préfecture va lui dire que sa situation est en cours d’examen…
Néanmoins je lui dis que je vais parler avec sa conseillère, qui j’en suis sûre va essayer de faire le maximum pour lui trouver un travail qui lui permettra d’envoyer de l’argent au foyer de l’ASE et de montrer qu’il participe à l’entretien et l’éducation de ses enfants. Il bénéficiera ainsi d’une remise de peine de quelques mois.
La pièce où nous intervenons au parloir-avocat jouxte celle dédiée aux rencontres des enfants avec leur père. Récemment repeinte en vert pomme, cette grande pièce est joliment décorée de fleurs, de papillons, d’oiseaux multicolores et est remplie de livres et de jouets. Malheureusement cette pièce reste tristement vide depuis que l’association Relais enfants-parents a arrêté ses activités il y a quelques années. Les enfants y venaient accompagnés par le psychiatre de l’association permettant une rencontre avec leur père. Ces visites ont cessé du jour au lendemain pour des histoires de financement, et depuis la pièce aux oiseaux reste désespérément vide. Et pourtant, les éducateurs et éducatrices ici sont bien persuadé·e·s de l’importance du maintien de la relation parentale sur le temps long, ce qui permet aux pères de garder un lien affectif indispensable à leur future réinsertion et – à l’enfant – de se construire et de se structurer avec l’image d’un père présent.
Je ne veux rien promettre à Monsieur M. concernant la visite de ses enfants dans la jolie salle du parloir, d’autant plus qu’il n’a pas pour l’instant le droit de les voir. Je prévois de le reconvoquer dans quelques semaines, le temps qu’il rassemble les documents nécessaires à la prolongation de son récépissé.
Il est temps de se quitter. Monsieur M. me dit avec un grand sourire en me serrant vigoureusement la main « Ah ça m’a fait du bien de parler avec vous… ».
Moi, par contre, j’ai le cœur lourd, émue par la détresse de ce père et la détérioration inexorable (?) de sa situation familiale. Oui mais il n’avait pas à être violent avec sa femme… me dira-t-on, ce en quoi je suis plus que d’accord. Il paye sa violence qui ontologiquement n’est pas acceptable tout en aimant ses enfants plus que tout, ses enfants qui dit-il sont sa chair, son sang, sa vie et… son avenir. Ses enfants sont son avenir car c’est grâce à ce premier fils que Monsieur a obtenu un titre de séjour en tant que parent d’enfant français et c’est grâce à ce fils qu’il a pu rester légalement en France jusqu’alors. Si son titre n’est pas renouvelé, c’est une spirale infernale qui s’annonce pour lui à la sortie : obligation de quitter le territoire, pas de domicile fixe, obligation de travailler “en noir” (non déclaré). C’est la perspective d’un avenir rêvé qui s’éloigne. « Oui, la France c’est comme un exemple pour moi » me disait Monsieur en arrivant.
Deux semaines plus tard, j’apprends de sa conseillère que je croise dans le couloir que Monsieur M. vient d’être transféré dans un autre département. Je n’aurai plus de nouvelles de lui.
Centre Pénitentiaire de Villeneuve Les Maguelone. Hérault
Le centre Pénitentiaire de Villeneuve Les Maguelone dans l’Hérault a une capacité d’accueil d’environ 600 places mais en réalité 900 personnes détenues environ y vivent dans des conditions difficiles : matelas par terre, forte promiscuité, accès restreint aux activités sportives, éducatives, sociales ou travail rémunéré, etc. Cette prison – quasi-exclusivement pour hommes - a aussi un quartier pour les mineur·e·s de 20 places, et gère depuis 2022 une structure d’accompagnement vers la sortie (SAS). La moyenne d’âge des personnes rencontrées est de 31 ans et la durée de leur séjour de 14 mois en moyenne.
Brigitte et moi intervenons en binôme chaque semaine depuis 2012. Ayant passé toute ma vie professionnelle dans « l’humanitaire » en Afrique et en Asie auprès des réfugié·e·s et des migrant·e·s, il m’a paru naturel - de retour en France - de continuer à les soutenir et les aider dans leur itinérance surtout lorsque celle-ci passe par la prison ou/et le centre de rétention.
Claire Escoffier
Bénévole prison depuis 2012.