CHRONIQUE DE PRISONS 13

LA DOUBLE PEINE
DES FEMMES

Les femmes sont les victimes collatérales des condamnations de leur compagnon, de leur père ou frère. Les interdictions du territoire français, que les tribunaux judiciaires leur distribuent généreusement, constituent une double peine qui les affecte principalement. 

Outre les visites qu’elles assurent, les charges du ménage qu’elles assument, les enfants qu’elles élèvent, elles participent à leur défense, contribuent à l’élaboration des dossiers administratifs, effectuent les démarches. La charge est lourde et leur silence pesant !

Sarah*

Comment oublier ce coup de fil reçu de Sarah à 10h du matin : son compagnon était à Roissy en partance pour son pays d’origine ! Elle ne gémissait pas, ne criait pas, ne maudissait pas. Il y avait beaucoup de silence dans son propos : « Y a-t-il quelque chose à faire ? ».

Que dire à cette jeune femme amoureuse et combative qui a soutenu cet homme avec intelligence et constance, prête à se marier en prison ! Lui ne voulait pas... ni le procureur ! Il avait « dealé »... Elle avait accouché d’un enfant mort-né à la naissance mais il n’y avait pas eu de reconnaissance. Ma rencontre avec Sarah a toujours été téléphonique. Elle m’a honorée d’une confiance qui m’a touchée. J’aurais aimé faire sa connaissance.

Edita*

Petite femme fluette et déterminée, Edita, d’origine russe, parle lentement d’une voix douce un français approximatif. Effet du hasard, son mari Alexis d’origine arménienne, a un physique impressionnant, entre l’armoire à glace et le pilier de rugby. L’homme sourit peu. Son regard est terne. Il transpire la violence. Il parle mal le français, mais suffisamment pour comprendre les démarches administratives importantes. Monsieur obtient l’asile et madame un titre de séjour. Des actes délictueux l’amènent en prison. Il fait appel à La Cimade pour un renouvellement de titre. Sa femme et moi constituons son dossier que nous envoyons à la préfecture. Monsieur sort. Il devait se présenter à une permanence de La Cimade. Personne !

Madame ne répond pas au téléphone. Une année se passe avant que je n’apprenne de Madame le détail des violences et humiliations qu’elle a dû endurer dès la sortie de prison de Monsieur, dont la suppression de l’accès au téléphone. La peur s’installe chez cette femme ! Elle porte plainte. Monsieur est condamné pour menaces et actes de violence à l’égard de sa femme. Il est de nouveau incarcéré à Villeneuve-lès-Maguelone. Madame demande le divorce.

Bien que l’aide de La Cimade soit sollicitée de nouveau par Monsieur, je choisis de soutenir Edita encore menacée par cet homme dont le discours violent se fait entendre par-delà les murs de la prison. Edita me téléphone régulièrement pour m’informer, se raconter et demander quelques conseils. Sa vie est dure. Trois jeunes enfants, un travail peu rémunérateur et des enfants qui présentent des troubles du comportement. Que deviendra-t-elle à la sortie de prison de cet homme qui semble faire fi de toute décision de justice ?

Saïda

Certaines femmes, malgré les difficultés ont une sérénité joyeuse qui émerveille... Ce fut le cas de Saïda, française, déjà mère de deux enfants et qui accepte d’unir son « second sort » avec Mohamed. Ils se marient. Celui-ci est un homme charmant, hâbleur qui s’arrange avec les obligations du vivre ensemble. Il est difficile de demeurer avec une femme sans pouvoir gagner sa vie ! Un enfant nait au foyer. Il y a désormais trois enfants à élever. Monsieur prend sa part et participe à l’éducation des enfants.

Quant au reste de son temps, il l’occupe à trouver de l’argent. Monsieur est finalement condamné. Sa dernière peine est d’un mois de prison est assortie d’une interdiction définitive du territoire français, comme peine complémentaire. Décidément, les barèmes changent ! Certes, Monsieur est un récidiviste, mais il n’a commis aucun crime. De plus, il est marié avec une française et il est père d’un enfant français ! Nous n’avons trouvé aucun avocat pour le défendre ! Monsieur a finalement été transféré dans une autre prison...

Cette histoire pèse dans mon sac à dossiers, d’autant que nous avons créé des liens. Nous avons eu de nombreux échanges. Ils étaient longs, tranquilles et gais. Elle se racontait et racontait sa vie. Elle consentait à la vie qui était sienne. Elle avait trouvé un travail comme agent d’entretien dans une école. Elle savait que son mari allait être expulsé. Elle l’avait prévenu... Elle pensait qu’il se débrouillerait pour revenir.

Soumaya

Et puis, j’ai « ouvert ma porte » à Soumaya, jeune femme qui accompagné fidèlement son frère. Un après -midi, à la demande de A., jeune marocain de 22 ans, je me suis décidée à joindre au téléphone la grande sœur de Soumaya, jeune femme de 24 ans dont le prénom évoque la noblesse et l’élégance. Sa voix est à l’image de son prénom : douce et lumineuse. Sa confiance m’a bouleversée. Très rapidement, nous nous sommes apprivoisées : elle s’est racontée. A force de travail, de volonté et d’enthousiasme, cette jeune femme a intégré une école d’ingénieur. Cette école est exigeante et les études lui laissent peu de temps. Et ce temps, elle le consacre à ce frère, dont le chemin de vie a été chaotique comme peut l’être celui de nombreux jeunes, quelle que soit leur nationalité ou religion. 

La famille est unie, aimante, habite en France depuis neuf ans. Les parent·e·s travaillent. Tous les enfants sont scolarisé·e·s. Et pourtant, il y a ce jeune embastillé dans cette prison surpeuplée pour des faits de stupéfiants et de vol, qui a poursuivi ses études cahin-caha jusqu’au bac. Il a été malmené ici et, malgré sa carrure de sportif, il a peur. Peur de ses compagnons d’infortune ! Mais il a aussi peur de devoir quitter ce pays qu’il pensait naïvement être le sien : « je veux bien payer, c’est normal mais partir, non ». Il a reçu une OQTF avec une interdiction de retour de deux ans. Et cette jeune fille d’une voix douce et triste de s’interroger sur ce pays qui rejette, exclut un jeune encore fragile, immature, qui tarde à grandir.

Avec détermination, elle a joint un avocat, soutient et accompagne ses parents et se démène pour ce frère incarcéré. Elle a bâti un futur à ce frère : « il pourrait venir habiter chez moi et je pourrais l’inscrire au CFA BTP pour faire un CAP en alternance et... » Le frère est d’accord mais pourra-t-il choisir une autre route ? J’avais appelé Soumaya, je l’avais dérangée et je l’entends encore au téléphone me dire :
« Merci Madame. Merci de m’appeler, de me donner des nouvelles ! Vous ne me dérangez pas ! Si, si ..., je vous assure, cela me fait du bien. Je vous tiendrai au courant ». 

Que faisons-nous pour mériter ces mercis généreux ? Ces histoires de femmes obligent et témoignent d’une résilience qui force le respect.

Centre Pénitentiaire de Villeneuve-Les-Maguelone. Hérault

Le centre Pénitentiaire de Villeneuve Les Maguelone dans l’Hérault a une capacité d’accueil d’environ 600 places mais en réalité 900 personnes détenues environ y vivent dans des conditions difficiles : matelas par terre, forte promiscuité, accès restreint aux activités sportives, éducatives, sociales ou travail rémunéré, etc. Cette prison – quasi-exclusivement pour hommes - a aussi un quartier pour les mineur·e·s de 20 places, et gère depuis 2022 une structure d’accompagnement vers la sortie (SAS). La moyenne d’âge des personnes rencontrées est de 31 ans et la durée de leur séjour de 14 mois en moyenne.  

Bénévole à La Cimade depuis 2022, je fréquente la prison depuis 2014. C’est en Nouvelle-Calédonie que je suis entrée un peu inquiète mais très intéressée comme visiteuse au “Camp Est”, centre pénitentiaire à la “sinistre” réputation posé sur le lieu de l’ancien bagne ! Je n’avais pas à connaître des droits ni de la situation administrative des Calédoniens puisqu’ils étaient français mais j’ai découvert une culture, un peuple grâce à ces hommes incarcérés et appris à rencontrer et comprendre l’Autre dans sa différence. De retour en France métropolitaine, j’ai repris mes visites en prison et dès que j’ai pu, je me suis engagée à La Cimade pour accompagner les personnes détenues étrangères, des autres différentes que l’on voudrait oublier.

Brigitte Lescène
Bénévole prison depuis 2022